La journée est enfin finie. Un vilain rhume me fait la vie dure. Les enfants couchés, j’en profite pour me glisser dans mon lit très tôt. La chaleur résiduelle de la douche brûlante que j’ai prise irradie de tous mes pores. J’ai enfilé tous les médicaments possibles. Je m’installe aussi confortablement que ma toux et ma morve me le permettent. En attendant que le cocktail pharmacologique fasse effet, je me choisis une petite lecture de chevet, le roman de Marie Vareille: Ainsi gèlent les bulles de savons. Après exactement 2 pages et 1 dixième, je dois déposer le livre, un torrent de larmes me bloque la vue. Rien pour diminuer mon ratio de mouchage à l’heure.
C’est que le livre ouvre sur une maman sans nom qui abandonne son bébé quelques semaines après la naissance. Elle plaque tout et s’enfuit en Indonésie. Comme elle le dit, elle aurait beau changer le monde, on ne se rappellerait d’elle que ce geste innommable. J’en suis complètement bouleversée. J’ai fermé les yeux et je suis retournée 7 ans en arrière.
Je viens tout juste de devenir mère et je berce mon bébé de quelques semaines tout au plus. Le soleil d’été inonde le salon, la chaleur nous enveloppe. Je la regarde dormir au rythme de la chaise berçante qui craque. Petit paquet d’amour enveloppé de voile de bambou. Possiblement le tableau exacte de ce que représentait pour moi la maternité depuis des temps immémoriaux. Oui, le moment est parfait. Quand je la regarde, elle.
Moi, j’ai les cheveux en bataille, enchaînant les chignons dans une suite sans fin, jour et nuit, pour tenter d’éviter les régurgitations. En vain. Entre ça et la sueur d’été, le lait qui gicle de mon corps et mon périnée en reconstruction, je suis loin d’être fraîche. J’habille tout ça d’une jaquette de nuit qui fait désormais office de robe de jour. De toute façon, qu’est-ce que le jour et la nuit? Un concept bien abstrait au fond des abysses quand on y pense.
Je regarde mon bébé bien blotti au creux de mon bras englué de sueur. Elle est tout ce que j’avais imaginé d’un nourrisson. Mais moi je ne suis rien de ce que je pensais d’une mère. Prisonnière de ce choc entre mythologie et réalité je continue de bercer. Dans cette vaste solitude, les craquements du plancher m’accompagnent. Je profite de cette petite bulle sans pleurs et sans reproche, pour laisser mon esprit vagabonder.
Je l’éloigne de moi, maintenant allongée sur mes genoux je prends le recule qui m’est nécessaire et je contemple l’idée de m’enfuir. Le Népal sera ma destination de choix (j’y fait encore référence de temps en temps). Un endroit lointain, où je pourrais me cacher en haut d’une montagne ou au creux d’une vallée. L’autre bout du monde pour refaire ma vie. Je m’imagine en sarouel sur les chemins accidentés marcher d’un pas plus assuré que dans ce dédale de la maternité.
Mon regard transperce maintenant mon bébé et je vois au-delà d’elle cette réalité alternative. Je tourne la situation dans tous les sens et tente de visualiser tous les angles. Et si je n’étais plus sa mère? Qu’est-ce qui m’empêchera le plus de respirer? Sa présence ou son absence?
Je fantasme l’insouciance d’avant sa naissance, d’une vie sans cette lourde responsabilité qu’est sa survie. Mais avant qu’elle existe, je me mentais à moi même, je me cachais dans mes mécanismes d’auto-défense. Fuite et évitement m’ont permis de mettre sous le tapis un syndrome de l’imposteur et visiblement cette peur de l’engagement qui m’habite. Elle m’a mise à nue et même de l’autre côté de la planète je ne crois jamais réussir à ignorer ce que j’ai vu de moi-même.
J’ai peur de beaucoup de chose, j’angoisse à tous les détours et je ne sais pas comment faire pour être mère. Par contre, je sais un chose: je sais aimer. À l’infini. Aimer n’est pas une souci pour moi. Mais je ne sais pas prendre soin. Et où l’amènera l’amour si je ne sais pas la garder en vie?
Toujours le rythme de la chaise que je ne cesse de bercer. Je caresse maintenant son visage. Mon âme soupèse les options:
Rester. Partir. Supporter. S’enfuir. Faire face. Tourner le dos. Assumer. Se détacher.
Ultimement, j’ai conclu que la planète n’était pas assez grande pour vraiment me libérer de mon bébé. Que peu importe où j’irais, toujours elle existerait. Non seulement dans ma chaire, dans mon sang, mais dans mon coeur et dans ma tête. M’enfuir au Népal ne serait qu’échanger quatre 25 cennes pour 1 piasse. Tant qu’à angoisser, aussi ben le faire en la regardant grandir.

Très émouvant. XX
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